Mère-fille : La féminité se transmet-elle ?

Une allure, un style, une façon d’être, de paraître. Mais qu’est-ce qui forge notre féminité ? Est-elle, au-delà de l’apparence, un écho à notre héritage familial ? 

Il y a des conseils nichés dans notre mémoire qui ressurgissent dès que l’on croise notre reflet dans le miroir. Des gestes, une allure, des détails que l’on scrutait alors qu’on jouait encore à la poupée. Des lèvres rouges, un chignon savamment épinglé, un parfum subtilement poudré qui nous ont marqué, au point aujourd’hui de chercher à les copier. Et des femmes proches ou lointaines qui ont imprimé en nous une image quasi iconique, indélébile. Depuis toujours, les femmes se transmettent, d’une manière ou d’une autre, leur interprétation et leurs codes de la féminité. De mère en fille, de grand-mère en petite fille, de tante en nièce, la transmission s’opère et fait jaillir en nous cette notion à la fois simple et complexe qu’est la féminité. Mais comment construisons-nous cette part abstraite et pourtant essentielle ?

« Avant 4 ans  le parfum d’un nuage de poudre, le rouge d’un sourire, les expressions pendant le rituel de maquillage, s’ancrent dans une mémoire archaïque, inscrite au plus profond de nous. »

Et si tout commençait avant même LA rencontre ? Celle qui s’opère entre la mère et la fille. Car pour Anne Loncan pédopsychiatre et auteure de La part des ancêtres (1), la transmission s’amorce déjà au moment de la grossesse. A une époque où la plupart des femmes souhaitent connaître le sexe de leur bébé, il devient inévitable de se projeter. Et les fantasmes familiaux vont contribuer « à la représentation d’une fille idéale qui  fait écho à des mythes qui la construisent ». Parmi les piliers de la transmission, les ancêtres femmes tiennent un rôle important dans la création de ces mythes. Positifs ou lourds à porter, ils vont se projeter sur l’enfant avant et après sa naissance. « Dans certaines familles, il peut s’agir du mythe de la femme indépendante qui travaille, alors que dans d’autres, le mythe peut porter sur la caractère frivole ». A cela s’ajoute des idéaux qui parcourent la famille du type « notre fille sera médecin » ou « elle sera artiste comme sa grand-mère !».

« A la naissance, c’est toute une esthétique qui jaillit. C’est le point d’impact qui va créer un lien particulier à travers le regard, les soins maternels ou encore l’allaitement » souligne Anne Loncan. Cette période post-natale va permettre à la petite fille de délimiter inconsciemment son enveloppe corporelle. Très jeune, elle fait instinctivement la distinction de sexe entre ses deux parents et ressent des similitudes avec sa mère. « Avant 4 ans, le parfum d’un nuage de poudre, le rouge d’un sourire, les expressions pendant le rituel de maquillage, s’ancrent dans une mémoire archaïque, inscrite au plus profond de nous », souligne Edwige Antier (2). Mais pour la pédiatre, ce que transmettent une mère et une grand-mère ne se réduit pas à des codes stricts de féminité : « Ce sont des empreintes archaïques qui résonnent, plus tard, comme des madeleine de Proust ». Le regard de la maman est alors un regard « miroir » précise Jacqueline Schaeffer, psychanalyste et auteure du “Refus du feminin” (3).

A l’adolescence,  par le biais de signes particuliers, on en vient à signifier à sa mère qu’on s’insurge des codes transmis. Bref, on se distingue.

Et le père dans tout cela ? La transmission de la féminité n’est-elle qu’une histoire de femmes ? Non. Car, selon Anne Loncan, l’imitation avec la mère va très vite se confronter à l’émergence d’un conflit œdipien : « La petite fille veut être à la fois comme la mère et triompher d’elle aux yeux du père ! ». Une analyse partagée par Jacqueline Schaeffer : « l’enfant va se tourner vers son père et attendre une reconnaissance. Il est alors très important qu’il lui dise qu’elle est jolie. A travers cela, il va orienter sa fille vers un autre regard : celui du désir d’être regardé par un homme. ». Une notion de désir et de séduction présente bien avant la puberté. A l’école, « les mélanges filles/garçons jouent beaucoup dans l’édification de la féminité » note Anne Loncan. « La phase où les petites filles s’entichent d’un fiancé et se proclament amoureuses est une période factice qui leur permet de se préparer à la séduction. » Les filles, plus que les garçons, miment l’âge adulte, jouent avec les accessoires de féminité (répliques de bijoux, de sacs, de chaussures, etc.). « Si, en face, les parents prennent cela à la rigolade et avec légèreté, cela ne pose pas de problème » précise la pédopsychiatre.

Puis, vient le temps de l’adolescence. Période charnière qui construit autant qu’elle déconstruit. Les premières règles, le premier soutien-gorge, le corps qui se forme. Autant d’éléments qui constituent des étapes importantes à l’apprentissage des signes physiques de la féminité. C’est aussi le temps des oppositions durant lequel « tous les préceptes se transgressent pour affirmer sa personnalité » note Edwige Antier. Et parmi ces préceptes plus ou moins radicalement contestés, il y a ces dogmes assénés par sa mère et sa grand-mère. Ces vérités sur la beauté, la classe, l’élégance, la vulgarité. Par le biais de signes particuliers, on en vient à signifier à sa mère qu’on s’insurge des codes transmis. Bref, on se distingue. On coupe ses cheveux courts quand notre mère nous a longtemps imposé les cheveux longs, on perce ses oreilles quand notre grand-mère interdisait à sa fille de le faire. Et pour certaines jeunes filles, cette différenciation passe par l’adhésion à un style particulier, parfois outrancier. « Les jeunes filles rejoignent un groupe et s’identifient alors à leurs pairs. » observe Anne Loncan. Aux frictions fréquentes avec la mère s’ajoutent des réminiscences de la phase oedipienne. « L’adolescente veut alors inconsciemment s’attirer le désir du père » précise la pédopsychiatre. Bref, la cohabitation avec la féminité de sa propre mère soulève des interrogations et attise, sur le terrain du paraître, une certaine rivalité. Sans compter qu’à une époque où les mères font de plus en plus jeunes, retombent amoureuses après une séparation, révèlent une féminité endormie, les rivalités s’exacerbent. Des circonstances que rencontrent de plus en plus Edwige Antier lors de ses consultations en cabinet : « Quand la mère se rajeunit ou change, cela peut être douloureux pour la jeune fille. Elle rejette à la fois les codes de féminité transmis par sa mère et n’admet pas que son modèle en change à son tour ».

C’est presque une « philosophie de vie » au féminin qui se transmet au fil des générations de femmes d’une même famille.

« Après l’orage et la phase de différenciation, l’adolescente devenue femme recherche à nouveau le regard approbateur de sa mère et de sa grand-mère » note Edwige Antier. Et quand à son tour elle devient mère d’une petite fille, la transmission se fait à nouveau et renforce souvent les liens à travers des codes d’apparences et d’attitudes communs. C’est presque une « philosophie de vie » au féminin qui se transmet au fil des générations de femmes d’une même famille. A l’inverse, certaines jeunes mamans vont briser les codes de transmissions intergénérationnels. Elles projetteront des signes de féminité opposés à travers l’apparence et l’allure de leur fille. « Quand la rébellion contre l’empreinte féminine de la mère se prolonge au moment d’être mère à son tour, c’est que la transmission des premières années a dysfonctionné » analyse Edwige Antier. D’autres facteurs peuvent, par ailleurs, modifier la conception de notre féminité note Jacqueline Schaeffer. On peut en effet s’identifier à d’autres femmes que sa mère ou sa grand-mère. Il n’est pas rare que la mère d’une amie s’érige en modèle par exemple. « Cela permet de faire des va-et-vient à travers les multiples images féminines ». Les phénomènes de mode relayés par les médias et les célébrités jouent par ailleurs dans l’idée que l’on se fait, pour un temps donné, de la féminité. Enfin, l’homme qui partage notre vie a une influence : « les femmes épousent facilement les fantasmes de l’homme qu’elles aiment. Pour lui plaire elles vont transformer leur féminité et la modeler en fonction de la relation ».

La construction de notre féminité est multiple et nous touche au delà du paraître. Freud parlait du féminin comme d’un « continent noir » psychiquement inaccessible tandis que Nietzche y consacrait cette formule : « Tout dans la femme est énigme ». Et si la féminité tenait au secret ? Un secret transmis de génération en génération…

(1) Ed.Dunod

(2) Médecin-pédiatre et auteure de « Elever mon enfant aujourd’hui » Ed.Robert Laffont

(3) Ed. PUF

   

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